PUBLIREPORTAGE: La fondation de l’abbaye de Scourmont :::
fiche n°170 : La fondation de l’abbaye de Scourmont
« Le Prince fait donation actuelle entre vifs aux dits Messieurs
Decroix, Colemyn, Leyten, Houwaer, Bouteca et Theuninck,
agissant en leur nom personnel, de la pleine propriété de 48
hectares de terrain en friche à prendre dans sa forêt près le
hameau de Scourmont, tailles des Wayères et sart Thiebaut,
commune de Forges.
Les donataires s’obligent à faire défricher entièrement et à
leurs frais le terrain donné et à le faire cultiver constamment
par des religieux de l’Ordre des Trappistes au nombre de
vingt au moins ; ils y construiront une ferme et une chapelle. »
Ces stipulations du contrat du 14 novembre 1850 passé, au château de Chimay, par devant le notaire Jules Despret, entre Joseph de Riquet, comte de Caraman, prince de Chimay et six religieux trappistes venus de l’abbaye de Saint-Sixte, en Flandre, démarraient véritablement la vie monastique cistercienne dans le pays de Chimay.
Dès sa jeunesse, le prince Joseph II entra dans la diplomatie. Sous le gouvernement des Pays -Bas, il fit partie des légations de Londres et de Paris. Lorsqu’en 1830, le Roi Léopold Ier constitua le corps diplomatique, il chargea le prince de Chimay de représenter la Belgique, tour à tour, en Allemagne, en Toscane, en Hollande et à Rome, près du Saint-Siège. Il consentit de grandes dépenses pour tenter de faire de Chimay, ville dont il fut longtemps le bourgmestre, un centre industriel important. Sans réel succès cependant.
Comment, au fait, en était-on arrivé là ?
Le désir autant que l’opiniâtreté de Jean-Baptiste JOURDAIN, curé de Virelles depuis le 12 avril 1843, s’avérèrent des éléments déterminants.
D’emblée, en effet, l’abbé Jourdain souhaita l’arrivée des Trappistes, « ces enfants de Saint Bernard qui font pleuvoir la rosée céleste par leurs prières continuelles et qui font fructifier le sol le plus ingrat en l’arrosant de leurs sueurs. »
Ingrat, le sol l’était particulièrement dans cette région ! Celle-ci était même presque entièrement boisée et les quelques endroits livrés à la culture étaient de bien médiocre valeur.
Le soubassement de cette croix porte cette inscription :
« Ici, le 25 juillet 1850, des moines cisterciens fondant l’abbaye de Scourmont commencèrent à louer Dieu et à défricher la terre. »
« Le Prince fait donation actuelle entre vifs aux dits Messieurs Decroix, Colemyn, Leyten, Houwaer, Bouteca et Theuninck, agissant en leur nom personnel, de la pleine propriété de 48 hectares de terrain en friche à prendre dans sa forêt près le hameau de Scourmont, tailles des Wayères et sart Thiebaut, commune de Forges.
Les donataires s’obligent à faire défricher entièrement et à leurs frais le terrain donné et à le faire cultiver constamment par des religieux de l’Ordre des Trappistes au nombre de vingt au moins ; ils y construiront une ferme et une chapelle. »
Le terrain et l’emplacement de l’abbaye étaient un site des plus sauvages et des plus insalubres : il portait le nom caractéristique de « Hauts Marais ».
La première fois que les religieux y semèrent de l’avoine, elle poussa à peine à hauteur d’un pied et elle ne mûrit pas ; les premières pommes de terre avaient la grosseur d’une noix.
Une grande partie du terrain était inculte, quelques hêtres couvraient le domaine rempli de mousse et d’une importante quantité de pierres.
« Sur une superficie de deux hectares et demi, relate le père Houwaer, nous avons ramassé 2.600 mètres cubes de pierres. Pour défricher et niveler 25 ares de
terrain, il a fallu employer durant deux mois, 12 frères et 2 chevaux. »
Les conditions climatiques n’étaient guère plus favorables. Les gelées tardives, dues à la masse énorme de bois qui couvrait alors le pays, se manifestaient encore en juillet et, même pendant l’été, jusqu’en fin d’avant-midi, un brouillard malsain planait sur cette région.
La plus ancienne vue (côté ouest) de l’abbaye ,
d’après une gravure de 1874
« A Scourmont, dit une notice anonyme, on trouve un sous-sol schisteux et argileux ne portant qu’une mince couche végétale de cinq à douze centimètres et laissant sourdre de nombreuses fontaines intermittentes, qui rendent le sol très humide et très froid.
L’Oise, encore ruisseau, arrose la vallée, vaste clairière où l’on chercherait vainement quelque trace de végétation autre que les mousses.
A Chimay, il est à la connaissance de tous qu’à Scourmont, il suffisait d’enfoncer en terre un bâton de deux ou trois pieds pour y faire jaillir une source. »
On peut encore ajouter que, quelques années avant l’établissement des Trappistes, le prince de Chimay fit construire trois petites fermes dans les environs immédiats de Scourmont : la ferme du Prince, sise entre Poteaupré et Scourmont, la ferme des Wayères et la Flamande, se faisant vis-à-vis en bordure de la route de Rocroi, en plein cœur de cette lande désertique ;
Cette tentative demeura toutefois sans résultat puisque, aux dires de témoins dignes de foi, « sept hectares de terrains défrichés furent transformés en une très mauvaise prairie qui ne produisait que du jonc et de la mousse » et que « trois fermiers étaient venus successivement se ruiner dans ce séjour de misère et de
désolation. »
Enfin, mentionnons qu’une seule route reliait Chimay à Forges.
Non loin de Poteaupré, à l’extrémité du bois qui touche au nord de la propriété du monastère, le chemin était si mauvais qu’il fallait absolument recourir à des chevaux de renfort pour dégager les voitures chargées. En outre, il n’y avait pas de gare à Chimay, les plus proches étant celles de Charleroi et de Mons.
C’est finalement donc dans cet endroit désolé et désolant, « lieu de tristesse et de deuil » qu’une fondation cistercienne va concrétiser l’ardent désir de
l’abbé Jourdain !
Pour cela, il faudra à ce dernier convaincre le prince de Chimay, propriétaire des domaines, lui aussi désireux de faciliter l’installation d’une communauté religieuse au pays de Chimay, ainsi qu’il l’écrit à l’évêque de Tournai, dans un courrier du 12 juillet 1850 envoyé de Paris. Il y précise : « Dès l’année 1845 et en 1846, j’avais tenté d’actives démarches. J’avais reçu de puissants encouragements à Rome, en
1847, et cependant, la faiblesse des ressources des monastères déjà existants, l’incertitude des temps n’avaient pas permis que nos vœux fussent exaucés et mes
propositions acceptées. »
Les événements allaient offrir une belle opportunité à l’abbé Jourdain. Celui-ci reçut, au cours de l’été 1844, la visite du prince de Chimay en quête d’un prêtre libre qui pût célébrer la messe au château les dimanches et jours de fêtes.
« Prince, répondit le curé, la chose est aussi simple que facile. Vous aimez l’agriculture, l’ordre, l’économie, l’aisance et le travail ; je vous ai trouvé plus que cela encore ; j’ai trouvé des
hommes qui, aux qualités préappelées, joindront la prière, la pénitence, le bon exemple et qui donneront au canton, objet de vos complaisances et de vos faveurs, des grâces matérielles et spirituelles.
Je vous offre les Trappistes ; avec eux, vous aurez des
aumôniers pour votre château. En outre, vous devez acquitter pour environ six mille francs annuellement d’intentions de messe : avec cette somme, vous serez fondateur d’ordre. »
« Fiat » reprit le prince de Chimay.
Là-dessus, l’abbé Jourdain, sur l’invitation du prince, se rendit à Westmalle pour entretenir le Père Abbé, alors Vicaire général de la Congrégation belge.
Mais l’abbaye de Westmalle, qui avait déjà envoyé une colonie au monastère de Saint-Sixte en 1836 et une autre à Meersel en 1838, transférée à Achel en 1846, ne
pouvait songer à affecter encore un nouveau groupe de moines à une fondation.
D’autre part, et non sans raison, Dom Martin jugeait insuffisantes et inacceptables les conditions faites par le prince de Chimay.
Faisant rapport au prince, l’abbé Jourdain en obtint de nouvelles conditions mais le projet de fondation entra en sommeil. Les négociations ne furent pas complètement rompues puisque, dans le courant de l’année 1847, Joseph II faisait de nouvelles propositions au père Louis de Westmalle. Il faut croire que les conditions de la fondation projetée étaient loin d’être alléchantes puisque, vers la même époque, dans le courant de mai 1849, Dom François Decroix, prieur de Saint- Sixte, envoie le père Hyacinthe Bouteca à Regniowez, village français du département des Ardennes, à dix kilomètres environ de Scourmont, pour négocier la cession de 200 arpents de rièzes1 au profit d’une fondation monastique à y établir. Ce projet avorta par suite du refus des habitants de Regniowez qui possédaient un droit de pacage et de pâturage sur les rièzes en question.
En dépit d’une correspondance assez active de plusieurs années, les choses en restèrent là, jusqu’au début de l’été 1850. A ce moment, le Révérend Père François Decroix, prieur de Saint-Sixte, se montra résolu à réaliser la fondation de Scourmont. Aussi se mit-il en rapport avec l’abbé Jourdain et, par l’entremise de ce
dernier, avec le prince Joseph auprès duquel il sollicita un entretien afin « de prendre les dispositions nécessaires à l’exécution de cette belle œuvre que nous désirons tous avec ardeur » (courrier daté du 28 juin 1850).
Dans un mémoire rédigé quelques années avant sa mort, l’abbé Jourdain précisa :
« Je mis les moines en relation avec le prince Joseph et tout fut arrêté aux conditions
suivantes :
1°) Le prince cède à perpétuité 48 hectares de terrain à défricher situés à Scourmont, commune de Forges ;
2°) Il nourrit et entretient, au prix de 50 centimes chacun, 20 Trappistes pendant deux ans ;
3°) Il cède 2000 francs pour achat de bestiaux et instruments aratoires ;
4°) Il donne 10.000 francs pour la construction du monastère. »
De leur côté, les Trappistes doivent :
1°) Chaque dimanche, donner la messe au château de Chimay et au château de Beauchamp(s)2 ;
2°) A dater de 1855, célébrer 500 messes chaque année pour satisfaire aux intentions du prince.
1 En toponymie, le vocable riès, riez, riéze, rieets, désigne des terres en friche et incultes, des savarts qui servent de pâturages aux bestiaux.
2 On rencontre l’orthographe « BEAUCHAMP » ou « BEAUCHAMPS ». Cette dernière se retrouve dans l’indult du Pape Léon XIII (1982) : « permittimus missae sacrificium in sacello castri « de Beauchamps »
celebrari quotidie... »
Le 12 juillet, de Paris, le prince Joseph écrivit au père François qu’il prévenait ses agents, Messieurs Malengreau et Martin, de l’arrivée des Trappistes à Chimay, joignant à cette missive une seconde lettre destinée à Monseigneur Labis, évêque de Tournai, dans laquelle il réclamait son aide et son appui.
En outre, Joseph II mettait en garde les Trappistes en partance pour Chimay : les maisons isolées qui avoisinaient la ferme des Wayères que les moines devaient occuper n’offraient en faits d’aliments que peu de ressources et la ferme elle-même n’avait pas de mobilier. Dès lors, il leur était recommandé
de se munir de quelques objets, tant pour la chapelle que pour la literie et les instruments de travail.
Ainsi muni de ces deux seuls documents et sans plus de
formalités, le Révérend Père François hâte le départ des religieux fondateurs.
Le 14 juillet, on rassemble promptement quelques objets de première nécessité que l’on entasse sur une modeste charrette, tirée par un seul cheval. Deux jours
plus tard, cet attelage, emmenant trois convers et un domestique, prend le chemin du lointain pays de Chimay.
Le même jour, le père André, le frère Hyacinthe, profès de chœur et le frère Placide, convers, quittent également Saint-Sixte pour Chimay. Comme cela avait leur avait été prescrit, ils passèrent par Tournai et là, ils se présentèrent à Monseigneur Labis et lui remirent la lettre du prince dans laquelle il
recommandait à la bienveillance de l’évêque ces frères qui se rendaient à Chimay. Convaincu par l’éloquence diplomatique du père André, il accorda aux
Trappistes une permission provisoire de s’installer dans la propriété du prince, se réservant d’examiner en détail les conditions dans lesquelles devait se faire la
fondation avant de donner une autorisation définitive. Après avoir passé la nuit à Beaumont, les trois religieux arrivèrent à Virelles le 17 juillet à midi. Après dîner, l’abbé Jourdain les conduisit au château de Chimay, en passant par le parc où ils furent l’objet de l’étonnement général en raison de leur accoutrement.
Le lendemain, accompagnés par l’abbé et les agents du prince, ils se rendirent à Scourmont, à la ferme des Wayères que Joseph II assignait aux religieux.
« Là, ajoute l’abbé Jourdain dans son mémoire, nous trouvâmes la ferme des Wayères occupée par un nommé Sarcy et sa famille. Ils furent placés dans une maison voisine.
Les trois religieux commencèrent à préparer les choses de première nécessité. »
Le second groupe de trois religieux arriva le 21 juillet et, le lendemain, un groupe plus important composé du prieur de Saint-Sixte et de neuf religieux quittèrent les plaines fertiles de Westvleteren, près de Poperinge, pour les rièzes et les hauts marais de Scourmont. Passant successivement par Courtrai, Tournai, Mons, Beaumont, ils arrivèrent à Chimay le jeudi 25 juillet 1850, à trois heures du matin. Quelques heures plus tard, soit à neuf heures,
accompagnés par le clergé et les notables de la ville, les religieux partirent pour Scourmont afin de prendre possession de la ferme des Wayères. L’abbé Burgeon, doyen de Chimay, bénit la pièce qui devait servir d’oratoire avant que ne soit chanté le Te Deum .
Un repas modeste suivit à l’issue duquel les invités se retirèrent.
Le soir, on chanta Complies et le Salve Regina dans la modeste chapelle ; d’autre part, pour se conformer à la Règle, on voulut sonner l’Angelus mais il n’y avait
ni cloche, ni sonnette... Qu’à cela ne tienne : on frappa sur le couvercle de la marmite ! Ainsi, malgré la pauvreté et le dénuement, la vie monastique commença dans toute sa régularité.
Le nouveau monastère prit la dénomination de Notre-Dame de la Trappe Saint-Joseph et, plus tard, le titre d’Abbaye de Scourmont.
Suivant les statuts de l’Ordre de Cîteaux, tous les monastères sont obligatoirement dédiés à la Vierge Marie et portent le nom de Notre-Dame, suivi habituellement du terme toponymique de la localité. Dès la fondation, le nouveau monastère s’était placé sous le patronage de saint Joseph. Le plus ancien document où il est fait mention de ce patronage est le registre des professions qui fut inauguré le 6 février 1851 et qui porte : « In monasterio Sancti Josephi de Trappa ». Dans les débuts, on ajoutait indifféremment à Forges ou à Scourmont.
Voilà quel fut l’exorde de la vie monastique cistercienne à Scourmont. En ce qui concerne l’exactitude de cette date du 25 juillet pour la
fondation, on possède deux lettres du père François Decroix dans lesquelles il annonce la prise de possession de la ferme des Wayères à cette date précise et la célébration de la première messe dans la chapelle des Wayères le vendredi 26 juillet. D’autre part, l’agenda de Monsieur Martin, agent du prince, porte, à la date du 25 juillet 1850 : « Dix trappistes sont arrivés pour compléter la colonie des Wayères. Nous sommes allés les installer à Scourmont. Le doyen de
Chimay a béni la chapelle provisoire. »
La ferme des Wayères
La ferme des Wayères était construite sur le même plan que les autres fermes du pays.
Au rez-de-chaussée se trouvaient trois chambres : l’une servait de cuisine et de laboratoire (salle d’épluchage de légumes) ; une autre de réfectoire où l’on disposa
quelques tonneaux vides d’emprunt pour supporter quelques planches en guise de tables, et des troncs d’arbres et de grosses pierres pour tenir lieu de sièges ; la troisième place était à la fois chapitre, salle d’études, cabinet de travail du Supérieur,
etc...
Le bureau du père Prieur était une simple malle carrée devant laquelle il devait se mettre à genoux pour écrire. A l’étage, deux places avaient été réservées pour la chapelle et le dortoir.
Un autel fait à la hâte par le père Hyacinthe, et surmonté d’un tabernacle apporté de Saint-Sixte et des ornements très simples ainsi que quelques livres de chœur constituaient pratiquement la seule richesse de l’église.
Dans le dortoir, on avait établi des séparations entre les cellules : celles-ci se composaient d’une paillasse, d’un chevet et d’une couverture de coton. Quant au trousseau de chacun, il n’était guère compliqué : les habits que l’on portait sur soi,
une chemise de rechange et quelques mouchoirs.
Il n’y avait aucun lieu d’aisance et les moines devaient recourir à l’utilisation de tonneaux. Il y avait des étables mais pas de bétail pour les occuper. Quelques mois plus tard, ils achetèrent auprès des Sœurs de Pesches, pour le prix de 70 francs, une
vache qui n’avait que la peau sur les os. On fit également l’acquisition de quelques poules.
« C’était le commencement d’une ferme, dit le Père Alphonse, toutefois, elle n’était pas modèle ! ».